Note
d'intention

Loin de glorifier le meurtrier, j'en fais une ombre. La dramaturgie se concentre sur une seule question : ces femmes, vont-elles s'en sortir ?

Alexandra Bialy Écriture et mise en scène Comédie à l'anglaise, 1h20

Un réverbère à gaz au plateau, baigné d'une lumière rouge, décor seul des Oubliées de Londres
Le mot de l'autrice

Fan inconditionnelle de thrillers, je venais d'achever le visionnage de la série Dahmer lorsqu'une question m'a immédiatement frappée : à une époque où les programmes qui starifient les tueurs en série connaissent un réel essor, quid des victimes ? Pourquoi ne sont-elles pas au centre du récit ? Pourquoi ce ne sont pas d'elles dont on se souvient ?

Cette pièce retrace l'enquête autour de l'affaire Jack l'Éventreur mais vue par le prisme des victimes, afin de les replacer au centre de l'histoire, de leur histoire. Loin de glorifier le meurtrier, je fais de lui une ombre, tandis que la dramaturgie se concentre sur une question essentielle : ces femmes, vont-elles s'en sortir ?

J'aime les contrastes : aborder un sujet contemporain dans un décor historique, mettre en parallèle cette époque et la nôtre, notamment avec l'enjeu des fake news. Son thème principal, les violences faites aux femmes, sera opposé au ton désinvolte d'une mise en scène inventive. Son message est extrêmement sérieux, pour autant il ne sera pas traité sans humour. La comédie est le meilleur moyen de toucher tout le monde. Ici, la dramédie est anglaise : elle sera donc absurde et grinçante.

Alexandra Bialy
Autrice et metteuse en scène

Partis pris dramaturgiques

Quatre tensions qui traversent la pièce

Le récit avance par contrastes : on aborde un sujet contemporain dans un décor historique, on oppose la gravité du ton à la désinvolture de la mise en scène. Voici les lignes de force qui nourrissent l'écriture et la mise en scène.

  • 01

    Le choc des générations

    Warren, chef de la police bourru et entêté, face à l'inspecteur Abberline, astucieux, sensible et progressiste, qui n'ose pas tenir tête à son supérieur. Un duo comique qui oppose deux façons de voir le monde, et deux façons de mépriser, ou non, ces femmes.

  • 02

    L'opposition des classes sociales

    Une prostituée mendie dans la rue pendant qu'au premier étage, la reine Victoria fait jeter un repas complet. Scotland Yard, l'univers de la rue et le Palais cohabitent sans jamais se croiser. Mais une fois la nuit venue, au bar Le Britania, toutes les classes se mêlent, masquées par la fumée des cigarettes et les rideaux de velours.

  • 03

    Le fait divers et les fake news

    À une époque sans téléphone ni réseaux sociaux, la presse et ses rumeurs propagent les fausses nouvelles. Un reflet pathétique de notre société actuelle : comment on fabrique un mythe, le mythe de Jack, pendant qu'on oublie ses victimes.

  • 04

    La violence, sans la montrer

    Pas de couteau, pas de sang, pas d'image choquante. La violence se dit, ne se montre pas. Elle passe par le son (nappes, scie musicale, cri du corbeau), par le métronome (les battements de cœur de Mary Jane Kelly) et par l'ombre : le coupable n'est jamais personnifié, comme dans le premier Alien.

Mise en scène et scénographie

Pas de décor : un espace qui se destructure

La scénographie s'inspire de Peter Brook : un plateau presque nu, où quelques objets suffisent à inventer cinquante lieux. Tout est mobile, tout se déplace, l'espace se recompose à chaque scène.

Le décor seul : un chevalet et son tableau, une table et une chaise au plateau
L'héritage Peter Brook

Cinq caisses, une table, deux panneaux, tout roule

Il n'y a pas de décor, au sens classique. Le plateau se construit à vue, avec une poignée d'éléments que les comédiens manipulent eux-mêmes. Chaque objet est un accessoire, un meuble, un mur, un bateau, selon le besoin de la scène.

Cinq caisses en bois deviennent tour à tour bancs, tables, estrades. Un échafaudage sur roulettes ouvre la verticalité d'une ruelle. Une malle noire range et révèle. Deux panneaux, qui sont retournés au gré des changements de scènes, immergent l'action dans des lieux bien distincts, renforçant le traitement cinématographique de la narration. L'utilisation de tulles imprimés, représentant un mur très abîmé, étendus sur la totalité du plateau, plonge l'histoire dans un Londres dangereux et intemporel. Rien n'est fixe : l'espace se déstructure et se recompose en permanence.

  • 5 caisses en bois
  • une table
  • deux panneaux
  • une chaise
  • un échafaudage sur roulettes
  • une malle noire
  • des tulles imprimés
Le décor seul : table, chaise et tableau, mobilier mobile du plateau
Les corps dans le décor

Quand le comédien devient le mobilier

Les corps sont intégrés au décor. Une femme tient l'ampoule au-dessus de la table de Scotland Yard. Un homme porte un abat-jour qui lui recouvre le visage. Un autre tient un lampadaire qui éclaire une ruelle.

Le plateau n'est jamais une simple surface : il est habité, tenu, porté. Le décor respire au rythme des comédiens, qui sont à la fois acteurs et machinistes de leur propre fiction.

La lumière, avec Tristan Mouget

Un étalonnage cinématographique au plateau

La lumière n'illustre pas, elle raconte. Travaillée comme l'étalonnage d'un film, elle dessine des contours de vert, de rouge et de jaune, sculpte les visages par des faisceaux latéraux, et place ses sources à vue, ampoules tenues à même la scène.

Proche du cinéma, la lumière fait de chaque scène un plan.

Nous devons nous rappeler d'elles, de leurs noms, des femmes qu'elles étaient.

Alexandra Bialy
Autrice et metteuse en scène